Près de deux mois après l'entrée massive de plus de 70 000 personnes depuis le Maroc vers Ceuta, les 30 et 31 juillet, la situation dans l'enclave espagnole reste alarmante. Des appels à traverser la frontière continuent de circuler sur les réseaux sociaux, certains incitant à passer à l'acte ce mercredi 23 septembre, jour des élections législatives espagnoles. Deux mois plus tard, plusieurs milliers de migrants originaires du Maroc restent livrés à eux-mêmes dans l'enclave, sans prise en charge digne de ce nom.

La majorité des plus de 70 000 personnes entrées à Ceuta les 30 et 31 juillet sont reparties au Maroc dans les heures qui ont suivi cette arrivée massive. Mais plusieurs milliers sont demeurées sur place, dans une situation qui n'a cessé de se dégrader depuis : épisodes de violence, manifestations quasi quotidiennes de la population locale réclamant un retour à la normale. Cette persistance de la crise, près de deux mois après les faits, illustre les limites des dispositifs mis en place des deux côtés de la frontière pour gérer les conséquences de ce mouvement massif.

À l'entrée de la zone industrielle de Tarajal, une odeur pestilentielle alourdit désormais l'air. Des centaines de jeunes, en grande majorité marocains, y vivent sous des tentes de fortune faites de bâches et de cartons, sans toilettes ni douche. Des femmes et quelques familles avec de jeunes enfants se trouvent également parmi eux, dans des conditions que plusieurs témoins qualifient d'indignes.

L'accès à la nourriture illustre l'ampleur du dénuement. Aucune distribution de repas n'est organisée sur place : chacun doit préparer sa propre nourriture et l'acheter lui-même, avec des moyens très limités. Plusieurs migrants racontent qu'au Maroc, ils mangeaient trois fois par jour, quand ici il faut désormais s'estimer chanceux de parvenir à faire un seul repas.

À ces conditions de vie précaires s'ajoutent des accusations de violences policières et militaires. Plusieurs témoignages concordants font état de coups portés par des agents espagnols, y compris de nuit sur des personnes endormies. L'un des migrants raconte avoir été frappé à coups de matraque au front et au nez avant d'être laissé au sol, en sang. Ces récits, s'ils restent à ce stade des témoignages individuels, alimentent un climat de tension croissant dans l'enclave.

Une partie de ces migrants a déposé une demande d'asile, actuellement en cours d'examen, mais devra patienter plusieurs semaines avant un premier rendez-vous. Environ 8 000 personnes seraient encore à la rue à Ceuta, prises en étau entre l'urgence de leur situation et la lenteur de la bureaucratie espagnole, incapable pour l'instant d'absorber un afflux de cette ampleur.

Ceuta, comme Melilla plus à l'est, est une enclave espagnole située en territoire marocain, un statut hérité de la période coloniale que Rabat continue de considérer comme une anomalie territoriale non réglée, au même titre que d'autres dossiers frontaliers avec Madrid. La crise actuelle n'est pas la première du genre : en mai 2021 déjà, plusieurs milliers de personnes avaient franchi en quelques heures la frontière depuis le Maroc vers Ceuta, dans un contexte de crise diplomatique aiguë entre Rabat et Madrid. Ce précédent avait débouché, après plusieurs mois de tensions, sur une normalisation des relations bilatérales et un renforcement de la coopération migratoire entre les deux pays.

Sur le plan politique, le Parti populaire et le parti d'extrême droite Vox réclament quotidiennement au gouvernement socialiste de Pedro Sanchez l'expulsion vers le Maroc de l'ensemble des personnes en situation irrégulière arrivées depuis fin juillet. Ils demandent également à l'exécutif espagnol de mettre la pression sur Rabat pour accélérer ces retours, faisant de la gestion de la frontière avec le Maroc un enjeu central de la campagne des législatives de ce mercredi.

Cette pression politique s'accompagne d'une poussée nationaliste du côté espagnol : environ 400 personnes ont manifesté dimanche 20 septembre à Ceuta pour réaffirmer la souveraineté de Madrid sur ce territoire situé dans le nord du Maroc. Cette mobilisation, à quelques jours du scrutin, traduit la sensibilité politique extrême que revêt ce dossier des deux côtés de la Méditerranée, entre gestion humanitaire urgente et arrière-plan territorial jamais totalement apaisé.

À la veille d'élections législatives où la question migratoire s'est imposée comme un thème de campagne majeur, la persistance d'appels à de nouvelles traversées depuis le Maroc fait planer le risque d'un nouvel épisode de tension à Ceuta. Pour Rabat, cette séquence rappelle combien la gestion des flux migratoires reste un levier sensible dans la relation avec Madrid, où la coopération sécuritaire côtoie en permanence des dossiers territoriaux et diplomatiques plus anciens, jamais totalement refermés.

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