Les traversées massives et sans précédent de migrants irréguliers vers Ceuta ont profondément marqué l'opinion publique espagnole, provoquant une vague de réactions allant de l'indignation légitime aux accusations les plus infondées contre le Maroc. Alors que le gouvernement espagnol — le président Pedro Sánchez, le ministre de l'Intérieur Fernando Grande-Marlaska et le chef de la diplomatie José Manuel Albares — a lui-même écarté toute thèse d'un chantage marocain, faute du moindre élément sérieux pour l'étayer, une avalanche de théories complotistes a envahi médias et réseaux sociaux, prétendant sans preuve que Rabat serait à l'origine de la crise.
La question centrale reste pourtant simple : à qui profite cette crise? Certainement pas au Maroc, dont l'image internationale a été directement écornée par ces événements. Aucun avantage politique, économique ou diplomatique identifiable ne justifierait que Rabat provoque volontairement une crise aussi coûteuse pour sa propre réputation. Même la théorie la plus extravagante, selon laquelle le Maroc aurait coordonné son action avec Israël et les États-Unis pour faire pression sur l'Espagne au sujet de la Palestine ou de l'Iran, ne résiste à aucun examen sérieux : le Royaume conduit sa politique étrangère en fonction de ses seuls intérêts nationaux.
Les relations entre le Maroc et l'Espagne traversent aujourd'hui leur période la plus solide depuis plus d'un demi-siècle, portées par une interdépendance économique et sécuritaire sans précédent et par la présence de plus d'un million de Marocains en Espagne. La reconnaissance par Madrid du plan marocain d'autonomie comme seule base sérieuse et réaliste pour régler le différend sur le Sahara marocain constitue un acquis diplomatique majeur, obtenu après des décennies d'efforts. Rien ne justifierait que Rabat mette en péril cet acquis pour un avantage tactique aussi éphémère qu'incertain.
L'histoire diplomatique du Royaume confirme cette lecture. Dès 1963, le roi Hassan II s'était dit prêt, lors d'entretiens avec des responsables espagnols, à mettre entre parenthèses pendant plusieurs générations les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla, à condition que Madrid ouvre des négociations sur le Sahara. Depuis, le Maroc n'a évoqué ce dossier qu'à de rares occasions, toujours en réaction à des positions espagnoles jugées hostiles à sa cause au Sahara. Le communiqué du ministère marocain de l'Intérieur sur la crise de Ceuta a d'ailleurs pris soin d'éviter toute qualification des enclaves comme «occupées», signe d'une volonté délibérée de ne pas rouvrir ce dossier.
Le principal bénéficiaire de cet épisode pourrait bien être l'Algérie, qui n'a jamais accepté le soutien espagnol à la position marocaine sur le Sahara et dont l'intérêt objectif est de voir le Maroc isolé et sa relation avec l'Espagne fragilisée. Aucune preuve publique ne permet à ce stade de confirmer un rôle des services algériens dans l'amplification, sur les réseaux sociaux, des rumeurs ayant précédé les traversées. Mais cette hypothèse demeure, selon les faits disponibles, nettement plus cohérente que les récits accusant directement le Royaume.
Un examen factuel et dépassionné des événements conduit à une seule conclusion raisonnable : le Maroc n'avait strictement rien à gagner et beaucoup à perdre dans la crise de Ceuta. Les récits simplistes qui lui imputent la responsabilité masquent les véritables facteurs structurels — difficultés économiques, rumeurs virales et décision judiciaire espagnole mal interprétée — à l'origine de ce mouvement migratoire irrégulier.

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