Trois semaines après le franchissement massif de la frontière de Ceuta par des dizaines de milliers de jeunes Marocains, l'organisation espagnole de vérification Maldita.es a porté à trente-sept son décompte des contenus faux ou sortis de leur contexte diffusés sur cet épisode, contre vingt-deux seulement le 3 août. Vidéos tournées en Turquie ou en Afrique du Sud maquillées en images du détroit, clichés produits par intelligence artificielle, bandeaux télévisés erronés : une véritable machine à falsifier s'est emparée d'un drame humain pour en faire une matière première propagandiste, servie en sept langues.

L'origine de l'afflux remonte à un arrêt du Tribunal suprême espagnol, rendu le 29 juin, jugeant que le refoulement immédiat ne pouvait s'appliquer aux personnes interceptées en mer tentant de rejoindre Ceuta ou Melilla à la nage. Une lecture tronquée de cette décision, résumée sur les réseaux sociaux par l'idée que la frontière serait ouverte, a circulé massivement des deux côtés du détroit, entraînant l'arrivée de milliers de jeunes Marocains convaincus que le passage serait libre, malgré des alertes syndicales adressées dès le 10 juillet aux autorités espagnoles sur le vide juridique créé par l'arrêt.

Une enquête du groupe de contre-désinformation 411, relayée par The Guardian et l'Irish Times, a documenté le rôle de dispositifs liés à Moscou dans l'amplification de cet épisode. L'examen d'environ 4,5 millions de publications montre que des contenus présentant l'entrée dans l'enclave comme un assaut coordonné, assortis de thèses islamophobes et antisémites, ont été relayés par le canal Telegram Rybar, lié au renseignement russe et visé par des sanctions européennes, puis par un réseau de comptes rattachés à la nébuleuse Pravda, dépassant 720 000 vues en six heures dès le 1er août.

En Espagne, des formations d'extrême droite ont fait de l'épisode un argument politique constant. Le président de Vox, Santiago Abascal, a parlé d'« invasion » et d'« acte de guerre promu par le Maroc », tandis que le Parti populaire réclamait la comparution urgente du chef du gouvernement et la restitution immédiate des entrants. Les vérificateurs espagnols n'ont toutefois pas établi de fausses informations factuelles dans ce cadrage idéologique ; leurs corrections ont surtout porté sur des défaillances de sourçage précises, comme une affirmation erronée de Vozpópuli sur la présence de deux ministres à une réception de l'ambassade du Maroc, en réalité inscrite à leurs agendas officiels.

Le bilan humain de la traversée reste, lui, un objet de comptages inconciliables. L'Institut de médecine légale de Ceuta avait pratiqué 82 autopsies au 20 août, n'identifiant que six victimes, tandis que l'ONG Caminando Fronteras avance 145 morts en incluant des corps récupérés côté marocain. La Commission européenne, par la voix d'Ursula von der Leyen, a jugé les images « inacceptables » et demandé le rétablissement du contrôle frontalier, pendant que vingt-deux dirigeants européens réclamaient une réunion d'urgence sur ce que plusieurs qualifient de menace hybride.

Le journaliste Ignacio Cembrero, visé par plusieurs procédures marocaines depuis 2014, a multiplié les publications critiques envers Rabat depuis le début de la crise, dans un climat où le baromètre de l'Institut royal Elcano plaçait déjà le Maroc en tête des menaces perçues par l'opinion espagnole. Un rapport annuel de la fédération Red Acoge sur le traitement médiatique de l'immigration relevait par ailleurs qu'environ un cinquième des articles étudiés recourent à un langage alarmiste ou criminalisant à l'égard des personnes migrantes.

Géopolitique Maroc-Espagne Ceuta Désinformation Migration