Une enquête publiée mercredi 19 août par la Canadian Broadcasting Corporation (CBC), menée avec le concours de Sebastian Vandermeersch du collectif Bellingcat, établit que des comptes anonymes sur les réseaux sociaux ont contribué à alimenter les mouvements massifs de migrants depuis le Maroc vers Ceuta, l'enclave espagnole du nord du royaume. Le média canadien affirme avoir identifié plusieurs comptes actifs avant la première vague du 30 juillet, sans toutefois découvrir de structure centrale ni d'organisateur unique derrière ces mouvements.

Le premier emballement avait été déclenché par une lecture trompeuse d'une décision de justice espagnole, présentée à tort comme mettant fin aux refoulements de migrants arrivés par mer. Plusieurs comptes sans identité apparente avaient relayé cette idée, certaines publications cumulant plusieurs millions de vues. Plus de 72 000 personnes avaient franchi la frontière le 30 juillet, débordant les autorités de Ceuta. La grande majorité était ensuite retournée au Maroc, mais au moins 5 000 personnes se trouvaient toujours dans l'enclave au moment de la publication de l'enquête, et près de cent avaient péri en tentant la traversée.

CBC détaille plusieurs publications emblématiques, dont une vidéo Instagram vue 1,4 million de fois montrant un itinéraire maritime de Fnideq à Ceuta, ou une autre, intitulée « la plus courte distance » et vue plus de 320 000 fois, désignant par des flèches un point précis de la clôture frontalière. Certains comptes redirigeaient leurs abonnés vers des groupes WhatsApp où s'échangeaient des conseils pratiques pour organiser le passage, quand d'autres, selon l'enquête, semblaient chercher à monnayer la détresse de jeunes candidats au départ.

Une seconde poussée de messages a précédé le 15 août, présenté dans de nombreuses publications comme une nouvelle « fenêtre » de passage. Face à cette mobilisation en ligne, les autorités marocaines ont déployé des milliers de policiers le long de la frontière et procédé à près de 300 interpellations ce jour-là, selon les chiffres du diffuseur public marocain cités par CBC. Le gouvernement avait par ailleurs annoncé surveiller la diffusion de publications et de messages d'origine inconnue incitant aux passages, et plusieurs comptes liés à la vague du 30 juillet ont depuis été désactivés.

L'enquête souligne toutefois que ce phénomène numérique s'inscrit dans une dynamique migratoire antérieure : selon le Centre sur les migrations mixtes, basé à Genève, Ceuta était déjà devenue au premier trimestre 2026 le principal point d'entrée en Espagne, avec plus de 2 200 arrivées par voie terrestre recensées fin mai par l'Organisation internationale pour les migrations, soit trois fois plus qu'un an plus tôt. Pour Bram Frouws, directeur du centre, la désinformation n'a pas créé le désir de migrer mais a influencé le moment et l'itinéraire choisis par des candidats déjà déterminés à partir.

Moustafa Ayad, de l'Institut pour le dialogue stratégique, relie cette réceptivité au contexte social marocain, évoquant un chômage des jeunes pouvant atteindre 40 % selon les chiffres cités dans l'enquête. Ceuta et Melilla demeurant les seules frontières terrestres entre l'Afrique et un pays européen, la CBC relève que la majorité des comptes étudiés semblent provenir du Maroc et d'Algérie, quelques autres étant rattachés à l'Italie et à la Turquie.

Géopolitique Ceuta Migration Désinformation Maroc-Espagne