Une campagne patronale espagnole consacrée à Ceuta a débordé du cadre économique et social pour s'inviter sur les pelouses de LaLiga, ouvrant un débat inédit sur la frontière entre expression sportive et message territorial. Baptisée « Todos somos caballas », l'initiative de l'Association valencienne des entrepreneurs (AVE) a été portée par les maillots d'échauffement de trois rencontres du championnat espagnol, jusqu'à Elche-Real Madrid le 15 septembre. Le sujet touche directement le Maroc, puisque Rabat revendique Ceuta et Melilla, deux villes administrées par l'Espagne sur la rive africaine de la Méditerranée, alors que Madrid les considère comme des territoires espagnols à part entière.
L'AVE avait lancé cette campagne après la crise migratoire survenue à Ceuta à partir de la fin juillet, période durant laquelle plus de 70 000 passages irréguliers depuis le Maroc ont été enregistrés, selon les données rapportées par Reuters. L'organisation patronale a invoqué les conséquences de cette crise sur l'économie, l'emploi et la population de l'enclave pour justifier son opération de solidarité. Mais le texte publié le 11 septembre ne s'est pas limité à un message social : l'AVE y affirme que ses membres, « en tant qu'entrepreneurs et citoyens espagnols, ne veulent pas rester en marge », et rattache expressément sa démarche à la « cohésion territoriale et sociale en Espagne ».
LaLiga, organisatrice des deux premières divisions professionnelles, a autorisé le port de ce maillot lors de trois rencontres : Levante-FC Barcelone, Villarreal-Betis, puis Elche-Real Madrid. Le FC Barcelone a refusé d'y participer lors de son déplacement chez Levante, expliquant, selon la Cadena SER, qu'il s'agissait selon lui d'une « action extérieure au club ». Levante a donc porté seul le vêtement lors de ce match, avant que Villarreal et le Betis ne l'adoptent à leur tour, puis Elche et le Real Madrid.
À Elche, Kylian Mbappé et Vinicius Júnior ont maintenu le maillot remonté jusqu'à la poitrine, masquant l'inscription « Todos somos caballas », avant de le retirer avant leurs coéquipiers ; Ibrahima Konaté l'a lui aussi porté sans en déployer entièrement le message, selon les images décrites par l'AFP, Reuters et la presse espagnole. Le Real Madrid a défendu la liberté individuelle de ses joueurs, précisant que chacun restait libre de participer ou non à l'opération, sans que les trois joueurs concernés n'aient fourni d'explication publique sur leur choix. Cet épisode illustre à quel point ce message, présenté comme solidaire par ses promoteurs, a été reçu différemment selon les clubs et les joueurs.
C'est un footballeur marocain, l'international Abdessamad Ezzalzouli — dit Abde —, qui s'est retrouvé le plus directement exposé à cette controverse. L'attaquant du Betis avait porté le maillot dès le 14 septembre avec ses coéquipiers, avant la rencontre contre Villarreal, avant d'être pris pour cible par des insultes et des menaces sur les réseaux sociaux. Il a défendu son geste en assurant qu'« à aucun moment ce maillot relatif au peuple de Ceuta n'a été utilisé avec un objectif politique ou de mépris envers mon peuple, le peuple marocain », selon son message rapporté par Reuters et plusieurs médias espagnols. Le joueur a ajouté qu'il continuerait à représenter ses racines « avec fierté et sacrifice ».
La polémique a également suscité des critiques en Espagne même. Sur la Cadena SER, le journaliste Sique Rodríguez a contesté la présentation strictement solidaire de la campagne, estimant que « si c'était un message adressé à la société, nous serions tous d'accord, mais il a été utilisé de manière politique ». Le président du syndicat espagnol des footballeurs, David Aganzo, a de son côté reproché un défaut d'information préalable des joueurs, appelés à porter un maillot dont la portée territoriale n'avait pas été clairement expliquée en amont.
Cette séquence dépasse le seul cadre sportif. Ceuta et Melilla constituent depuis des décennies un contentieux territorial non résolu entre Rabat et Madrid, le Maroc revendiquant leur rattachement tandis que l'Espagne les administre comme parties intégrantes de son territoire national. En associant explicitement le soutien à Ceuta à la « cohésion territoriale » espagnole, la campagne de l'AVE a transformé un geste présenté comme humanitaire en prise de position implicite sur un différend de souveraineté, ce qui explique la réaction suscitée chez certains joueurs et, plus largement, dans l'opinion marocaine. Le cas d'Abde illustre la difficulté, pour un sportif marocain évoluant en Espagne, de se retrouver malgré lui associé à un symbole revendiqué comme territorial, alors même qu'il affirme n'avoir voulu exprimer aucune position politique.
L'épisode montre aussi la porosité croissante entre football et diplomatie dans la région, à l'heure où les relations entre le Maroc et l'Espagne combinent coopération économique et dossiers territoriaux non réglés. Ni LaLiga ni les clubs concernés n'ont annoncé de nouvelle étape à ce stade, tandis que la question de la place de ce type de messages dans le sport professionnel reste posée, entre liberté d'expression des clubs et sensibilité des sujets territoriaux pour les joueurs directement concernés par leur histoire personnelle. Le cas d'Abde, rapporté par Reuters et la presse espagnole, restera comme l'illustration la plus visible de cette porosité entre message patronal, calendrier footballistique et différend de souveraineté qui oppose Rabat et Madrid depuis des décennies sur le statut de Ceuta et Melilla.

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