Plus d'un mois après l'irruption à Ceuta de plus de 70 000 personnes venues du Maroc, le ministère marocain des Affaires étrangères a rompu le silence observé depuis le début de la crise. Dans un communiqué publié cette semaine, Rabat met en garde l'Espagne contre toute instrumentalisation politique de cette tragédie migratoire sans précédent, qui continue d'agiter la classe politique et la société espagnoles.
Depuis plusieurs jours, le Maroc se trouve mis en cause dans les médias espagnols et par certains responsables politiques, principalement issus de la droite. La pression s'est encore accrue après la fuite d'un rapport de la police espagnole évoquant une supposée « permissivité » des forces de sécurité marocaines au moment du franchissement massif de la frontière. Le Parti populaire a été jusqu'à qualifier l'épisode d' « attaque hybride » dirigée contre l'Espagne.
Dans sa mise au point, le ministère marocain des Affaires étrangères rappelle la relation de bon voisinage dans laquelle le Royaume a choisi de s'inscrire avec l'Espagne, en particulier dans les domaines économique et sécuritaire. Il interroge directement ses interlocuteurs espagnols : « Pourquoi maintenir le réquisitoire contre le Maroc, alors qu'aucun fait ou rapport n'établit l'implication des autorités marocaines ? » Rabat dénonce ce qu'il qualifie de « surenchère populiste » de certains partis, affirmant que « le royaume refuse d'être un fonds de commerce préélectoral ».
Cette sortie diplomatique s'inscrit dans une relation bilatérale qui a connu une nette amélioration depuis 2022, année où Madrid a officiellement soutenu le plan d'autonomie marocain comme base de règlement pour le Sahara marocain. Ce rapprochement avait mis fin à une période de fortes turbulences entre les deux pays, marquée notamment par la crise diplomatique de 2021, lorsque l'accueil en Espagne du chef du Front Polisario avait déjà coïncidé avec un afflux migratoire massif vers Ceuta. Le souvenir de cet épisode pèse aujourd'hui sur la lecture que chaque camp fait de la nouvelle crise.
Sur le plan intérieur espagnol, le dossier migratoire s'est rapidement transformé en terrain d'affrontement politique. Le gouvernement de Pedro Sánchez est lui-même accusé d'avoir ignoré des alertes des services de renseignement avant l'irruption à Ceuta, une accusation qui alimente les critiques de l'opposition de droite tout en détournant une partie du débat vers la responsabilité marocaine.
Pour Rabat, cette focalisation sur une supposée responsabilité marocaine apparaît d'autant moins fondée qu'aucun élément factuel n'a, à ce stade, établi une quelconque implication des autorités du Royaume dans le franchissement de la frontière. En insistant sur l'absence de preuve, le ministère marocain cherche à recentrer le débat sur les faits plutôt que sur les postures partisanes qui dominent la scène politique espagnole depuis un mois.
Cette prise de position marocaine, ferme mais mesurée dans sa formulation, illustre la difficulté à préserver les acquis diplomatiques des dernières années face à une crise migratoire qui touche directement la souveraineté et la sécurité des deux pays. La relation Rabat-Madrid, construite pas à pas depuis 2022 autour de la coopération économique, sécuritaire et de la question du Sahara marocain, se retrouve fragilisée par un épisode que le Maroc refuse de voir instrumentalisé à des fins électorales internes à l'Espagne.
À l'approche de nouvelles échéances politiques en Espagne, la tentation de faire de la question migratoire un argument de campagne reste forte pour certains partis, ce qui laisse présager que la pression sur le Maroc pourrait se maintenir dans les prochaines semaines. Rabat, de son côté, semble déterminé à défendre publiquement sa position dès que la ligne lui paraît franchie, tout en réaffirmant son attachement à une coopération bilatérale qu'il juge essentielle pour les deux rives de la Méditerranée.

Chargement des commentaires...