Des internautes marocains actifs sur les réseaux sociaux ont chiffré, dans une série de publications diffusées jusqu'au 6 septembre, entre 4 500 et 5 500 le nombre d'articles et de dépêches que la presse espagnole a consacrés en cinq semaines à la crise migratoire ouverte le 30 juillet à Ceuta, l'enclave espagnole de la rive sud du détroit de Gibraltar. Cette évaluation, fondée sur un décompte manuel des parutions des principaux titres nationaux et régionaux, a rapidement circulé comme un indicateur du poids pris par le dossier de Ceuta dans le débat public espagnol. Les auteurs de ces publications y voient moins une preuve de l'ampleur de la crise sur le terrain que le signe des rapports de force politiques en cours à Madrid.

Le total avancé se répartit entre 2 500 et 3 200 parutions imputées aux titres nationaux, les agences EFE et Europa Press ainsi que El País, El Mundo, ABC et La Razón, et entre 1 200 et 1 500 articles publiés par les quotidiens de l'enclave et d'Andalousie, El Faro de Ceuta, Diario de Cádiz et Sur, qui ont suivi heure par heure la saturation des centres d'accueil, la pression sur les dispositifs maritimes et les déclarations des élus locaux. Les sites d'investigation, El Confidencial, El Español, The Objective et Vozpópuli, se seraient appuyés pour l'essentiel sur les communiqués des syndicats policiers, les échanges au Congrès des députés et une série de fuites relatives aux services de renseignement.

Selon ce décompte, le dossier aurait occupé jusqu'à la moitié des rubriques politiques et internationales des rédactions espagnoles dès la première semaine, une proportion que ces internautes présentent comme le signe d'une couverture commandée par le calendrier parlementaire madrilène davantage que par la gestion réelle des flux à la frontière. Deux pics d'intensité se dégagent de la chronologie retenue : le premier au déclenchement de la crise fin juillet, le second lors de sa transposition dans le débat parlementaire espagnol, chaque développement sécuritaire venant alimenter la controverse entre le gouvernement et l'opposition.

Le grief le plus récurrent porte moins sur le volume de la couverture que sur son traitement. Plusieurs internautes reprochent à la presse espagnole de faire du dossier migratoire une matière de surenchères partisanes et de transformer chaque incident frontalier en argument de politique intérieure. L'un des commentateurs cités relève que la multiplication des titres ne fabrique pas la vérité, tandis qu'un autre affirme que le volume de bruit médiatique mesure la sensibilité de Madrid davantage que sa puissance réelle. Ces prises de position convergent vers une même thèse : l'exportation de difficultés intérieures espagnoles, divisions au sein de la coalition gouvernementale, contestation parlementaire, mise en cause du dispositif de sécurité aux frontières, vers un voisin jugé commode.

D'autres contributions opposent à cette couverture ce qu'elles décrivent comme la conduite marocaine du dossier sur le terrain, faite de procédures opérationnelles, de coopération sécuritaire et d'engagements exécutés sans recherche de visibilité médiatique. Elles avertissent que la persistance d'une rhétorique hostile dans une partie de la presse espagnole fragiliserait la confiance bilatérale et, par ricochet, les intérêts espagnols et européens attachés à la coopération antiterroriste, à la lutte contre la criminalité organisée et à la sécurité régionale. L'un des auteurs cités juge qu'un partenariat véritable ne se construit pas sur l'échange d'accusations.

Une controverse distincte, mais liée au même dossier, a émergé autour de l'emploi du terme « envahisseurs » dans un article de El Español consacré à la situation sanitaire dans l'enclave. L'auteur de la publication qui a relevé cette formulation rappelle la prise de Ceuta par le Portugal en 1415, puis son passage sous contrôle espagnol au XVIIe siècle, pour contester la qualification appliquée aux Marocains franchissant la frontière et réaffirmer la revendication marocaine sur la ville, située sur la côte africaine. Ce registre historique traverse plusieurs autres publications consacrées à la question de la souveraineté sur les deux présides occupés.

Cet épisode s'inscrit dans une relation bilatérale marquée par quatre ruptures depuis 2002. La crise de l'îlot Leila, en juillet de cette année-là, avait vu Madrid déployer des menaces militaires avant un retour au statu quo négocié. L'accueil clandestin, en avril 2021, du chef du Front Polisario Brahim Ghali sous une fausse identité dans un hôpital espagnol avait provoqué une rupture ouverte, suivie en mai 2021 par l'entrée de plusieurs milliers de personnes à Ceuta sur fond de tension diplomatique. Cette séquence n'a été refermée qu'en mars 2022, lorsque l'Espagne a apporté son soutien au plan marocain d'autonomie pour le Sahara marocain, ouvrant une phase de coopération migratoire et sécuritaire resserrée, appuyée sur des patrouilles maritimes conjointes et sur la réouverture progressive des postes frontaliers de Ceuta et de Melilla.

C'est à l'aune de cette histoire récente que la controverse sur la couverture médiatique de la crise de Ceuta prend son sens : au-delà du différend sur le décompte des articles, elle mesure la fragilité persistante d'une relation bilatérale reconstruite depuis 2022 sur des bases pragmatiques mais jamais totalement à l'abri d'un regain de tension. La coopération sécuritaire et migratoire engagée entre Rabat et Madrid depuis cette date reste, aux yeux des internautes marocains à l'origine de ce décompte, le véritable indicateur de l'état de la relation.

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