Le Maroc a haussé le ton cette semaine face à la crise diplomatique ouverte par l'entrée massive de migrants à Ceuta les 30 et 31 juillet, après la démission vendredi de Gonzalo Sanz, chef de cabinet de la délégation du gouvernement espagnol dans l'enclave. Le ministère marocain des affaires étrangères a dénoncé jeudi, dans un communiqué visant les « partis historiques » espagnols, une dynamique où la rhétorique populiste l'emporterait sur le bon sens. Rabat y refuse tout rôle de « pion préélectoral » ou de bouc émissaire, à quelques mois d'une échéance électorale à Madrid.
L'épisode remonte aux 30 et 31 juillet, lorsque quelque 70 000 personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de l'enclave espagnole. Ces traversées ont fait au moins 91 morts — 80 recensés côté espagnol par une commission de médecins légistes, onze côté marocain selon le ministère marocain de l'intérieur. Plus de quarante jours après les faits, l'exécutif de Pedro Sánchez continue d'en gérer les retombées politiques. Il envisage même désormais des changements à la tête de ses services de renseignement.
La démission de M. Sanz, en poste depuis février 2025, fait suite à la déclassification de quarante documents du Centre national de renseignement (CNI) et du Centre de renseignement des forces armées (Cifas), décidée en conseil des ministres le 8 septembre. Ces pièces couvrent l'ensemble du mois de juillet et montrent que M. Sanz a échangé des messages WhatsApp avec le CNI. Il s'est aussi entretenu au téléphone, le 29 juillet, pendant onze minutes avec un agent du service, sans que le contenu en soit transmis au délégué du gouvernement, Miguel Ángel Pérez Triano. Ce dernier a exclu à ce stade de démissionner à son tour, qualifiant l'échange de simple « échange d'informations ».
Ces mêmes documents révèlent que les services espagnols n'ont pas été les seuls destinataires des alertes précédant la crise. Dès le 29 juillet, une note a également été adressée aux services marocains, la DGST et la DGED, au sujet d'appels relayés sur les réseaux sociaux par deux groupes totalisant environ 180 000 abonnés, appelant à l'escalade de la clôture ou à un contournement par la mer dès le lendemain. Le partage de cette information entre les deux pays, avant même l'afflux massif, tend à contredire l'idée d'un silence marocain sur la préparation de l'événement.
Point notable pour Rabat, un document du Cifas daté du 30 juillet et déclassifié dans le même lot écarte explicitement toute volonté marocaine d'avoir provoqué l'entrée massive de migrants. Aucune des pièces rendues publiques n'établit que les autorités du Royaume aient organisé ou orchestré l'assaut de la frontière. Cette absence de preuve prive de fondement documentaire les accusations les plus sévères formulées en Espagne au plus fort de la crise.
Le ministère espagnol de l'intérieur relève cependant, dans ces mêmes rapports, l'absence prolongée des forces de sécurité marocaines à la frontière au plus fort de la crise. Le gouvernement espagnol maintient ce constat malgré l'absence de preuve d'une intention délibérée de la part de Rabat. Ce point continue d'alimenter une partie du débat politique en Espagne sur la responsabilité opérationnelle de ce moment précis.
Dans son communiqué de jeudi, la diplomatie marocaine ne se contente pas de rejeter les accusations : elle interroge directement Madrid sur trois points précis. Pourquoi des accusations sont-elles formulées sans données ni rapports établissant une implication des autorités marocaines ? Pourquoi l'Espagne n'a-t-elle pas renvoyé les migrants en situation irrégulière, alors que le Royaume s'est engagé à les recevoir ? Et pourquoi les mineurs non accompagnés restent-ils séparés de leurs familles, plus de quarante jours après les faits ? Rabat y voit le signe d'un traitement à géométrie variable de ses engagements bilatéraux.
Ce nouvel épisode s'inscrit dans une relation bilatérale que Rabat qualifie volontiers de stratégique depuis la déclaration conjointe de 2022, qui a permis la reprise de la coopération policière et le maintien d'importants liens commerciaux entre les deux royaumes. La crise de Ceuta illustre pourtant la fragilité persistante de cette entente dès que la question migratoire s'invite dans le débat intérieur espagnol. À l'approche des élections de 2027, le Maroc redoute explicitement d'être instrumentalisé comme un « pion préélectoral », une crainte que la démission en cascade au sein de l'appareil espagnol ne fait que renforcer.
Pour Rabat, la publication de ces documents déclassifiés constitue paradoxalement une occasion de clarification. En l'absence de preuve d'une orchestration marocaine, le Royaume peut désormais opposer aux accusations les plus virulentes des pièces officielles espagnoles elles-mêmes, plutôt que ses seuls démentis diplomatiques. Cette bataille documentaire, inhabituelle dans les relations entre les deux pays, montre aussi que la transparence choisie par Madrid pour gérer sa crise intérieure a des répercussions directes sur un partenaire marocain qui n'a eu son mot à dire ni sur le calendrier ni sur le contenu de ces révélations.
La séquence est loin d'être close : Miguel Ángel Pérez Triano reste en poste malgré les révélations sur son propre cabinet. Pedro Sánchez doit encore trancher sur d'éventuels changements à la tête de ses services de renseignement. Du côté marocain, la diplomatie continuera vraisemblablement d'exiger des réponses précises à ses trois questions, dans un dossier migratoire qui, plus de quarante jours après les faits, pèse encore lourdement sur la confiance entre les deux rives du détroit.

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